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Quelques questions à David Ambibard

Programmateur du festival depuis plus de 15 ans maintenant David Ambibard commence à travailler sur La Défense Jazz en 1996 avant de prendre les commandes du management en 2002. Au coeur de l'histoire du festival, il nous livre aujourd'hui sa vision du Jazz ainsi que quelques anecdotes sur l'évolution de cet événement entièrement gratuit à la programmation toujours plus riche et généreuse au fil des années.

 

Le Concours National de Jazz est né depuis 41 ans, 7 ans avant le festival proprement dit. Quel impact cela a eu dans le paysage musical ?
David Ambibard : Le but du concours était de révéler des artistes pour avoir un observatoire de tendances et de proposer un accompagnement aux musiciens dans leur carrière. À l’époque, les musiques actuelles étaient dans un secteur qui n’était absolument pas institutionnalisé, on ne parlait ni de lieu de musiques actuelles, ni de pôle d’accompagnement ou de subvention. C’était révolutionnaire car les concours n’existaient pas, c’était le premier. Très rapidement, le Concours National de Jazz est devenu un passage incontournable pour les différents musiciens qui étaient en quête de professionnalisation, qui voulaient en faire leur métier. La Défense est devenu un label, la quête du graal pour tout jazzman.

Grâce au travail d’accompagnement qui a été fait, il y a eu un écho très favorable autour des lauréats. Je ne dis pas que s’il n’y avait pas eu ce concours, ces musiciens n’auraient pas poursuivi une carrière intéressante, mais cela leur a permis de gagner beaucoup de temps et de faire les bons choix. Au-delà d’une sélection, il y a une dimension de conseils, d’expertise par les membres du jury, ainsi qu’un suivi. À partir du moment où un système de repérage acquiert une légitimité, il est très regardé et attendu. Le suivi se fait par d’autres événements qui programment les artistes issus de ce concours. Cela en a fait une référence dans le milieu du jazz.
Affiche du 10e Concours National de Jazz de 1986
As-tu remarqué une évolution au sein du Jazz ?
David Ambibard : Il y a eu une vraie évolution dans le concours aux alentours de la fin des années 90 et au début des années 2000. Les formations se ressemblaient beaucoup et étaient très formatées. Je me souviens de jeunes musiciens qui étaient issus du CNSM (conservatoire national supérieur de musique). C’était de très bons musiciens, techniquement irréprochables, capables de jouer tous les répertoires, mais qui étaient devenus trop techniques. J’étais assez frustré par le manque de musicalité et parfois même le manque de créativité. On a eu plusieurs vagues de musique; pendant plusieurs années on a eu le hard bop, puis le jazz fusion. Ça manquait d’équilibre.
Du côté du festival, j’ai senti un virage dans les années 2000 où les barrières qui entouraient le jazz ont totalement explosées. Le fait de ne pas écouter que du jazz, de jouer avec d’autres musiciens que les jazzmen, a profondément bouleversé le genre. Les musiciens ont ainsi pu s’ouvrir à d’autres influences musicales, sortir de cet académisme dont on parlait précédemment. À cette époque, beaucoup d’entre eux vont vers l’univers de la pop, voire du rock, ce qui a contribué à faire évoluer la musique. Il y a toujours une base qui correspond aux caractéristiques du jazz, notamment en terme d’improvisation, mais on a bien senti qu’il y avait de nouvelles façons d’aborder les compositions.
Depuis une quinzaine d’année on assiste à une vraie liberté créatrice. Les musiciens d’aujourd’hui ne sont pas différents de ceux d’hier par rapport à leur amour et leur passion du jazz. Ils maîtrisent le patrimoine de ce courant musical, ils en connaissent la richesse, sauf qu’ils maîtrisent tout autant la scène actuelle (electro, hip-pop….) ce qui a permis d’apporter une couleur différente au jazz. Il s’est modernisé et s’est ouvert à un autre public grâce à une démarche totalement décomplexée où on ne se fixe plus de limite.
Je ne programme pas des artistes comme R+R=Now qui mêle le jazz à l'électro pour avoir un auditoire plus important, mais parce que la musique est en évolution permanente. L’envie que j’ai, c’est d’en faire l’écho et de surprendre. C’est la démarche de La Défense Jazz Festival que j’entreprends depuis plus de 10 ans.
Existe-t-il une niche particulière qui participe à cette évolution ?
David Ambibard : Oui, ce qui se passe aujourd’hui à Londres est juste impressionnant. Je prends exemple sur Shabaka Hutchings qui est l’un de mes artistes préférés. C’est un ovni parce qu’il est à la croisée du jazz de club comme on le connaît, il en maîtrise parfaitement les codes, mais il part dans des directions totalement improbables à travers ses différents projets : le jazz cosmique avec The Comet is Coming, la transe ancestrale sud-africaine avec The Ancestors, le jazz aux accents caribéens avec Sons Of Kemet. Plus qu’un genre, ce sont des expérimentations musicales qui font évoluer la musique et ces formes nouvelles sont passionnantes. C’est ce genre d’influence qui se traduit chez certains jeunes musiciens comme on a pu le voir avec le groupe Monolithes l’année dernière, lauréat du concours. C’est un ensemble d’horizons musicaux différents, d’influences post-rock, jazz, métal, qui plonge l’auditoire dans un univers sonore assez unique.
Faire bouger les codes du jazz, ça peut paraître déroutant. Comment ça se passe au niveau de la réception du public ?
David Ambibard : Il y a des courants du jazz qui sont délicats à présenter à La Défense Jazz Festival. Il y a des initiés mais il y a aussi plein de gens qui viennent pour découvrir un concert de musique. Il peut parfois être difficile de proposer du free jazz sans bénéficier au préalable d’un petit aiguillage parce que cela risque de provoquer un rejet immédiat.
Pour ma part, je suis très attentif à ça : à quel moment tu programmes quel concert, quelle association d’artistes ? Toutes les propositions ne sont pas accessibles naturellement en se disant “c’est l’émotion qui compte et c’est tout”.
Après, il y a certains artistes comme Shabaka Hutchings encore une fois qui fonctionnent bien car c’est certes très exigeant techniquement, mais sa musique est tellement riche et inventive qu’elle transporte le public.
Proposer un festival de Jazz réservé à des initiés, ce n’est pas possible. On ne peut pas imposer une vision stricte et définie de ce genre, tout simplement parce que le jazz est protéiforme. Aujourd’hui, il repose moins sur une esthétique précise, on parle d’ailleurs souvent des jazz(s), mais plus une conception de la musique avec ses codes. Le dénominateur commun de toutes les époques c’est l’exigence technique, la liberté à travers l’improvisation, c’est la créativité, l’absence de limite et être dans une recherche permanente.
À l’origine le jazz a été créé par les afro-américains. Dirais-tu que ce genre correspond au croisement entre différentes cultures ?
David Ambibard : Il n’y a pas que ça, il ne faut pas croire qu’il faut mélanger des genres ou des cultures pour faire du jazz, mais oui cela fait partie d’une tendance. Il y a deux artistes à l’affiche cette année qui illustre très bien cela, c’est Omri Mor et André Manoukian. André Manoukian revisite ses racines arméniennes à travers son dernier album Apatride. Il apporte des sonorités orientales avec des instruments traditionnels arméniens, ca sonne hyper jazz mais avec une approche très moderne. Omri Mor quant à lui, fait partie d’un vivier de musiciens israéliens très talentueux (comme Yaron Herman ou Avishai Cohen),. Cela crée un brassage musical très intéressant.
Quand certains festivals se déroulent dans la boue, La Défense Jazz Festival a lieu entre des tours et sur une dalle de béton. Si initialement, le festival a été créé pour dynamiser ce nouveau quartier, est-ce toujours pertinent aujourd’hui?
David Ambibard : Il faut avoir conscience que c’est un festival qui ne réunira jamais autant de monde qu’un festival de musiques actuelles plus généralistes en terme d’esthétiques. La terminologie “jazz” rebute encore les gens, malheureusement.
Les aprioris sont effectivement nombreux et peuvent freiner la venue du public : “La Défense c’est loin, c’est froid, c’est moche, c’est pas un lieu pour monter un festival”… Mais en réalité, c’est tout le contraire : c’est un lieu majestueux à dix minutes du centre de Paris, il y a une lumière incroyable surtout sur les concerts en soirée. Même si on n’a pas la plage, on a quand même des couchers de soleil magnifiques avec l’arche en arrière-plan. Tous les artistes qui sont venus ici se rendent compte qu’ils ont joué dans un endroit de dingue. Il y a un réel “choc des cultures” ; le jazz au coeur du 1er quartier d’affaires européen, ça peut paraître antinomique mais c’est faux. C’est justement ce qui en fait un écrin atypique et insolite. Ce contraste entre les tours de verre et notre scène un peu plus roots forge l’identité de l’événement.
 
Quels sont les moments les plus forts que tu as vécu sur ce festival ?
David Ambibard : La rencontre entre Larry Graham et Matthieu Chedid - M - fait partie d’une de mes plus grandes fiertés. -M- était fan de Larry Graham, donc la réunion de ces deux artistes était quelque chose d’assez exceptionnel. Les conditions de mise en oeuvre de ce projet ont été difficiles. Prince est décédé fin avril 2016 et le concert a été présenté au mois de juin. On a décidé de proposer un concert hommage alors qu’on avait que trois semaines pour tout monter. Tous les moments qu’on a partagés en studios de répétition, dans les coulisses ainsi que le concert ont été géniaux. C’est ce genre de production qui sert de marqueur dans l’histoire d’un festival. À La Défense Jazz on essaye de créer ces instants uniques qui restent dans la mémoire du festival !

Un autre moment fort, c’était avec la fanfare Ceux Qui Marchent Debout programmée il y une quinzaine d’années sur le festival. On a dû faire face à une tempête sans précédent ce jour là… La fin du monde ! Quand ils ont commencé leur concert, il y avait une ambiance de dingue. Rapidement, tout le monde s’est retrouvé trempé, même le groupe car la pluie traversait les bâches. Il y a eu un tel déchainement de passion du public à l’annonce de l’arrêt du concert, que nous avons dû prendre la décision de continuer le concert dans les loges. On avait un immense espace en dessous du parvis et on a fait entrer tout le public dans les loges pour terminer en acoustique !
Des moments comme ça, il y en a plein ! Des pertes d'instruments de grands musiciens... Fred Wesley (Fred Wesley & the New JBs), le tromboniste de James Brown, s’était fait voler son instrument à l’aéroport CDG. Pendant des heures on a cherché un type de trombone bien particulier et j’ai réussi à trouver un musicien d’un conservatoire qui était un fan absolu de Fred. La rencontre s’est organisée entre l’élève et le maître !
 

 
Le mot de la fin ?
David Ambibard : Entre la création du Concours de jazz en 1977 inventé par un passionné et aujourd’hui, 4 décennies se sont écoulées, mais les intentions qui animent l’esprit du festival sont restées les mêmes : accompagner des artistes émergents dans leur développement, se faire l’écho des jazz(s) qui ne cessent de se renouveler et surtout faire partager cette musique auprès d’un public toujours plus nombreux d’année en année.